Sarah Masson est née en 1984. Elle a mené des études de lettres modernes et de chinois. Journaliste indépendante pendant plusieurs années pour la presse écrite, Sarah Masson entre à France Inter en tant qu’attachée de production en 2012. Elle travaille aussi avec la radio Ouest Track au Havre.
Le silence après nous, son premier roman est publié en 2020 chez JC Lattès. Son dernier ouvrage, Désexister, est sorti en octobre 2025 aux Carnets du Dessert de Lune.
Voyage d'inspiration et d'écriture
Du 24 au 26 septembre 2025
Ce voyage a été spécialement conçu pour cinq scénaristes, créateurs de série et cinéastes, et l'écrivaine Sarah Masson.
Il a pour but de mettre en lumière les atouts du territoire de la Manche et du Cotentin en passant par le Mont Saint-Michel à travers la découverte de lieux et paysages, connus et méconnus, qui pourraient inspirer de futurs projets d'écriture.
Au retour de ce voyage, chaque participant a été invité à produire un texte d'impressions et de souvenirs illustré de photographies.
Normandie Livre & Lecture a sollicité l’écrivaine Sarah Masson qui a écrit un texte inédit.
C’est une Micheline format paysage vers Cherbourg-en-Cotentin
plan américain
lenteur
poids des heures
j’aperçois quelque chose par la fenêtre
ou bien je crois
landes vertes
léopards gueules ouvertes
couleur or sur champs de gueules rouges
Arrêts tapisserie
Bayeux Lison Carentan
Edouard le confesseur laisse un message
à Guillaume le conquérant
Images tissées
d’oiseaux de griffons et de chevauchées sanglantes
De cela nous ne verrons rien
la tapisserie a fui dans sa patrie d’origine
maudits Anglois
qui jamais ne furent victorieux
de Normands résistants
encore et toujours
Je pourrais résister dans ce train
toute la vie
résister à l’élan
résister à l’éclat
résister au temps
à l’envie de sauter à travers champs
Ce train peut-être n’arrive jamais
A mi-chemin je descends
on m’attend marée basse
bunker à rebours
un drapeau palestinien flotte à tout vent
exposé plein ouest sur la lande-mer
Plan d’ensemble
chambre avec vue
repas mono-pélagique
on se parle
on se reconnaît
on se
curiosités
c’est là peut-être que se forme un groupe
au son d’une marche militaire baryton
qui suit invariablement
le sentier des douaniers
Une femme nous conduit
Océane cap de la Hague
Siouville Les Pieux
vers les falaises abruptes et les criques tentantes
sentier précambrien et marche rapide
encore une histoire de temps (anciens)
manches écharpes vestes chaussures confortables
on se hisse sur le nez de Jobourg au milieu de la figure rocailleuse
un chemin qu’on suppose long
escarpé accidenté
Entre les arrêts entre les photographies incontournables
se racontent les familles les frères les sœurs et les pères absents
forcément absents
se racontent les joies les déceptions amoureuses
fatalement amoureuses
les premières fois les ascendants les descendants
contrechamp
Nous autres qui participons
voyons écoutons celles et ceux qui reçoivent
qui habitent
qui vivent cette presqu’île
sans retour
J’entends parler de Tatihou et de son île merveilleuse
où parait-il les gens dorment profondément
j’entends dire qu’une école militaire c’est aussi une école cuisinière
et des jeunes filles qui trouvent une voie
une voix
On me dit que les sables mouvants ne sont pas mortels
que l’air dans les poumons nous sauve
qu’il suffit de faire des cercles
une jambe après l’autre
je pense à Lawrence d’Arabie
au khôl aux yeux bleus et aux tissus enturbannés
aux chevaux qui foulent le sable
la bride serrée
On me dit que le mascaret est plus rapide qu’un cheval au galop
qu’ici on a les plus hautes marées d’Europe
on me dit qu’un peuple de disparus vit sous la baie du mont Saint-Michel
que dessous cette plage en tôle ondulée
il existe des milliers d’espèces
des millions d’espaces pour petits animaux marins
Le Mont Tombe et pourtant, toujours, il s’élève
sous l’abbaye, une église, et sous l’église, une église
une église sur une église sur une église
c’est comme l’accumulation lourde des ans
une démonstration de force
qui nous oblige à admirer l’édifice
sanctuaire de celui qui pèse nos âmes
Qu’il fait beau voir, s’écrivent en chœur les collègues devenus camarades
un coucher de soleil sur les toits
qu’il fait beau voir
l’ensablement
l’ensevelissement
l’assouvissement
les fleuves croisés entrecroisés qui rejoignent la Manche
l’arabesque
Qu’il fait beau disparaître
On me dit que la criée se fait en silence
en appuyant sur la touche entrée
qu’on est le premier port de coquillages d’Europe
que la Saint-Jacques ici s’épanouit
qu’une salle de ventes de fruits de mer
sent les levers matutinaux
les visages burinés
les chants de marins et le vent pleine face
quoi d’autre ici, sur cette côte, que le vent pleine face ?
On me dit Toutes les sauges sont comestibles
santoline nepeta calendula maracuja
fleurs qui se mangent
accords de couleurs de mets de paroles
boissons fermentées
débuts de nostalgies
comme un dimanche ensommeillé
les plantes sauvages sont les meilleures
La nuit, on croise le Diable qui nous conseille de le suivre en silence. Saint-Michel dort en haut de la flèche, après avoir pesé tant et tant d’âmes. Saint-Michel est fatigué. Le Diable nous indique la mauvaise sortie. Le sol est mouvant sous nos pieds. Nos jambes sont engluées, argilisées. Nous voici à mi-cuisse. C’est assez confortable. Le Diable nous fait signe d’avancer, en petits cercles généreux. Mais au lieu d’avance, on s’enfonce, de plus en plus. Nous résistons, tant bien que mal, à l’appel des abysses. Hanches fossilisées, nos bustes se redressent, et nous sommes, pour quelques temps, des moitiés de personnes.
Parfois on est des moitiés de personnes. On avance, tant qu’on peut, avec des demi-soi. Ça nous fait voir le monde différemment. On se souvient alors avec nostalgie, de l’autre moitié, de notre entièreté. Avons-nous perdu, avec cette moitié, une part de nous ? Difficile à dire. Allons-nous éperdument et pour la fin de nos jours, rechercher notre autre moitié ? Peut-être tenterons-nous, vaguement, de fabriquer une autre moitié de nous, une troisième moitié, différente des deux autres, ou fusion des deux. On se demande si les autres aussi, parfois, sont des moitiés de personnes. Si les autres parfois oublient l’autre moitié, quelque part entre l’enfance et l’adolescence, entre la poire et le fromage, entre le bulot et l’amande. Y a-t-il d’autres moitiés de gens autour de nous ? Sont-ils, sont-elles déjà parties en quête ? Nous ne prenons pas le temps de vérifier.
Il faut bien finir
un voyage
même une moitié de voyage
il faut bien le finir
à regret
à reculons
retrouver une habitude un travail
des levers de soleil sans lande-mer
reprendre une activité normale
sans archanges ni dragons
sans merveilles abbatiales
sans gothique flamboyant
On revient transformé
et toujours les mêmes
avec sur le dos
une autre moitié de soi
Sarah Masson
Il est travaillé sur différentes thématiques comme :
- Paysages mouvants entre terre et mer
- Équinoxe et insularité
- Secret défense d'hier et d'aujourd'hui
- Croyances et légendes
Les artistes ont traversé les marais du Cotentin, les havres de la côte ouest de la Manche, Tatihou et la baie du Mont Saint-Michel, Cherbourg, La Hague et Granville.
Quelques explications sur l'itinéraire emprunté et les visites effectuées par le groupe
Des profondeurs des Marais du Cotentin, où le groupe a croisé faune, flore et paysages singuliers depuis sa barque, à l'île de Tatihou, rejointe à marée basse grâce à un bateau amphibie atypique, en passant par l'immersion dans le quotidien à bord du premier sous-marin nucléaire français, Le Redoutable à la Cité de la Mer à Cherbourg.
Le groupe a également exploré l'antre protégé et rencontré des professionnels de L'École des spécialités du Commissariat des armées de Querqueville, découvert les hauteurs des falaises du Nez de Jobourg, puis fait une halte au cœur d'une zone ostréicole, accompagnée par sa responsable.
Cap ensuite sur le Sud-Ouest Manchois pour une autre perspective du Mont Saint-Michel, vécue à travers des sensations et textures étonnantes sous nos pieds nus dans la baie. Une expérience précieuse, accompagnée d'une vue imprenable depuis les toits de l'Abbaye, nous a permis de découvrir, sous nos yeux, le mascaret.
Enfin, une autre vie et des métiers de la mer ont été présentés à la Criée de Granville, avant d'explorer la Haute Ville et ses trésors,...
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